Horiki et moi.

Si le mot camaraderie signifie se fréquenter en se méprisant, raconter sur soi des choses stupides, mes relations avec Horiki peuvent être qualifiées de camaraderie.

J’avais eu recours à la générosité de la patronne du bar de Kyôbashi (il peut paraître bizarre de parler de « la générosité » féminine, cependant mon expérience a été celle-ci : à la ville les femmes étaient beaucoup plus généreuses que les hommes ; généralement les hommes, timides, se donnaient des apparences de générosité, puis ils se montraient ladres). Puis je m’étais marié de la main gauche avec Yoshi-ko, la vendeuse de tabac ; j’avais loué, dans un lot d’immeubles en construction près de la Sumida, une chambre au rez-de-chaussée d’une maison en bois à un étage. Nous y habitions tous les deux ; j’avais cessé de boire ; tout doucement je m’étais remis avec application à mes caricatures. Le soir, après dîner, nous allions au cinéma ; au retour nous entrions dans une maison de thé ou bien nous achetions une plante fleurie ; j’écoutais les propos de cette jeune épousée qui, de tout son cœur, avait mis sa confiance entière en moi ; j’avais plaisir à regarder ses mouvements. Est-ce que, par hasard, je ne pourrais pas devenir peu à peu un homme comme les autres, un homme qui ne serait plus hanté par l’idée d’une mort misérable ? C’est juste à ce moment, alors que mon cœur commençait à se réchauffer obscurément à cette douce pensée, que Horiki reparut de nouveau dans ma vie.

— Ce Yô ! Ce Don Juan ! Et avec cela, il vous a un air d’un raisonnable ! Aujourd’hui, une personne envoyée par la dame de Kôenji, tu sais…

Baissant brusquement la voix et indiquant du menton Yoshi-ko qui préparait le thé dans la cuisine, il me demanda :

— Pas de danger ?

— Cela m’est égal. Tu peux dire tout ce que tu voudras, répondis-je tranquillement.

En fait, Yoshi-ko était la confiance personnifiée. Je lui avais naturellement raconté mes relations avec la patronne du bar de Kyôbashi ; dans mon aventure de Kamakura elle ne doutait pas des relations que j’avais eues avec Tsune-ko. Sans que j’eusse besoin de recourir à mon habileté dans le mensonge, il avait suffi de quelques explications franches ; Yoshi-ko m’avait eu l’air d’écouter tout cela comme des futilités sans importance.

— On m’a apporté le message suivant : « Il boude encore. Mais quoi ? Il n’y a rien eu d’extraordinaire, n’est-ce pas ? Qu’il vienne donc de temps en temps me voir en passant à Kôenji. »

Au moment où je commençais à oublier, l’oiseau sinistre est venu battre des ailes autour de moi et il a donné du bec dans la plaie de la blessure des souvenirs. Subitement la honte du passé, la mémoire de mes fautes ont surgi devant mes yeux. En proie à une frayeur qui me donnait envie de crier, je ne pouvais plus rester en place.

— On va boire ? lui dis-je.

— Allons, répondit Horiki.

Horiki et moi nous nous ressemblions. Nous avions exactement les mêmes goûts. Naturellement ceci n’était vrai que lorsque nous avions déambulé en buvant de droite et de gauche du mauvais saké. Quoi qu’il en soit, quand on nous regardait ensemble tous les deux, on aurait pu nous prendre pour deux chiens de même taille et de même poil courant de-ci de-là dans un carrefour par temps de neige.

À partir de ce jour nous allâmes ensemble de nouveau au petit bar de Kyôbashi. Finalement nous allâmes chez Shizu-ko dans son logement de Kôenji, comme deux chiens ivres morts. Je découchai. Je finis par rentrer à la maison.

Je ne l’oublierai pas. C’était une nuit d’été très chaude, moite. À la tombée de la nuit, Horiki, portant un vêtement léger fripé, vint me voir dans mon logement de Tsukiji. « Aujourd’hui, me dit-il, j’ai eu absolument besoin d’argent. J’ai engagé mes vêtements d’été. Cela me coûte de l’avouer à ma vieille mère, je suis vraiment ennuyé. Comme je veux les retirer tout de suite, prête-moi de l’argent. » Malheureusement il n’y avait pas d’argent à la maison. Comme d’habitude, je dis à Yoshi-ko d’aller porter quelques-uns de ses vêtements au mont-de-piété. Avec l’argent ainsi obtenu je prêtai à Horiki ce qu’il me demandait et, avec le peu qui restait, je fis acheter de l’eau-de-vie par Yoski-ko ; nous montâmes sur la terrasse de la maison et nous nous régalâmes en rafraîchissant nos corps dans un vent fétide aux relents d’égout que la Sumida nous envoyait par faibles bouffées intermittentes.

C’est à cette époque que nous commençâmes à jouer aux devinettes des noms tragiques et comiques. Dans le jeu que j’inventai, tous les noms se classent en noms masculins, féminins ou neutres, mais en même temps il faut pouvoir séparer les noms tragiques des noms comiques. Par exemple, bateau à vapeur et train sont tous deux des noms tragiques, le chemin de fer électrique de la ville et le bus sont tous deux comiques. Pourquoi ? Il ne faut pas se placer au point de vue artistique ; l’auteur qui introduit dans le comique un seul élément tragique perd de ce fait et il en va de même pour le tragique.

Je demandai :

— Tu es prêt ? « Tabac » ?

— Tragique ! répondit immédiatement Horiki.

— « Remède. »

— En poudre ou en pilules ?

— En piqûres.

— Tragique.

— Crois-tu ? On fait bien des piqûres d’hormones ?

— Non. C’est tellement tragique. L’aiguille, d’abord. Et toi, n’es-tu pas un exemple tragique splendide ?

— Ça va. J’ai perdu. Cependant « remède », « médecin », sont comiques. La « mort » ?

— Comique ! Pour un pasteur protestant comme pour un bonze.

— Cela, c’est épatant ! La « vie », c’est tragique, n’est-ce pas ?

— Erreur ! C’est comique aussi.

— Non, ou alors tout est comique. Tout de même, je vais t’en demander un autre. « Caricaturiste » ? Tu ne diras pas que c’est comique !

— Tragique ! Tragique ! Extrêmement tragique !

— Quoi ? L’extrêmement tragique, c’est toi !

De tels propos, qui finissaient par ressembler à des élucubrations d’ivrognes, étaient peu intéressants. Cependant nous ne fûmes pas peu fiers de voir ce jeu, qui n’existait pas encore dans les salons, devenir l’objet d’une grande vogue.

À cette époque, j’inventai un autre jeu semblable, celui des contraires. Le contraire de « noir », c’est « blanc », mais le contraire de « blanc » c’est rouge et celui de « rouge », c’est « noir ».

— Le contraire de « fleur » ? demandai-je.

La bouche de Horiki se plissa ; il réfléchit.

— Attends… Il y a un restaurant qui s’appelle : « Fleurs et lune. » Alors c’est « lune » !

— Non. Ce n’est pas le contraire cherché. Ce serait un synonyme plutôt qu’un antonyme. Si l’on prend « étoile » et « violette », est-ce que ce ne sont pas des synonymes : elles n’ont pas de pieds.

— J’ai compris. Eh bien, c’est « abeille ».

— Abeille ?

— Sur une pivoine… une fourmi ?

— Comment ! Ce sont des motifs d’art. Il ne faut pas tricher.

— J’y suis ! Sur les fleurs des nuages épais…

— N’est-ce pas : sur la lune des nuages épais…

— Sur les fleurs, le vent… C’est le vent ! Oui, l’antonyme de « fleur », c’est « vent ».

— Ce n’est pas fameux. Est-ce que ce ne sont pas là des vers de naniwabushi[18] ? Il n’y a pas besoin de chercher d’où cela vient.

— Non, cela se chante sur le biwa[19].

— C’est encore moins bien. Le contraire de « fleur », tiens… Comme en général le monde n’a rien de commun avec les fleurs, c’est « monde » que je proposerais.

— Alors… attends un peu… qu’est-ce que c’est ? N’est-ce pas « femme » ?

— À propos, le synonyme de « femme » ?

— « Viscères. »

— Mon cher, tu ne connais vraiment pas la poésie. Alors, l’antonyme de « viscères » ?

— « Lait. »

— C’est assez bon. Encore un air sur ce thème. « Honte » Son contraire ?

— « Effronterie. » « Le caricaturiste à la mode. » « Le Suicidé Vivant. »

— Horiki Masao !

À partir de ce moment, nous cessâmes de rire. L’ivresse particulière de l’eau-de-vie me donnait la sensation douloureuse d’avoir la tête remplie d’éclats de verre.

— Ne te vante pas. Moi, je ne suis pas comme toi, je n’ai pas eu la honte d’être arrêté.

Je reçus un choc. Au fond, Horiki ne me traitait pas comme un être normal. Pour lui, j’étais celui qui refuse la mort, qui ne connaît pas la honte, un spectre fou, pour ainsi dire ; « un cadavre vivant » que l’on ne peut expliquer, qu’on utilise dans toute la mesure du possible à l’heure des plaisirs. Son « amitié » n’allait pas plus loin, pensais-je. Je me sentais mal à mon aise. Cependant, je revins sur cette opinion que j’avais sur Horiki en pensant qu’il pouvait bien me juger ainsi, car à vrai dire je n’avais depuis mon enfance fait preuve d’aucune des qualités que l’on exige d’un homme ; alors, le mépris d’un Horiki était peut-être justifié.

Je dis en affectant un air indifférent :

— Quel est le contraire de « crime » ?

— « Justice », répondit calmement Horiki en souriant.

Je le regardai de nouveau. À la lueur rouge, vacillante, d’une réclame au néon pour une marque de bière, le visage de Horiki me semblait avoir pris la majesté d’un démon policier. J’étais épouvanté.

— Un crime, mon cher, cela ne doit pas être cela.

Dire que le contraire de « crime » était « justice » ! Cependant les hommes ayant tous en tête cette idée simpliste, c’est peut-être pour cela qu’ils se conduisent bien dans leur vie. Là où il n’y a pas de policiers, les crimes foisonnent.

— Alors qui ? Dieu ? Tu sens le prêtre chrétien. Une odeur que je n’aime pas.

— Bah ! Ne juge pas aussi légèrement. Réfléchissons un peu plus tous les deux. Est-ce que ce n’est pas là un thème intéressant ? La réponse apportée par un homme à ce thème donne envie de connaître l’homme tout entier.

— Moyen invraisemblable… Le contraire de « crime », c’est « ce qui est bien ». Le citadin pariait. En un mot, un homme dans mon genre.

— Trêve de plaisanteries ! Toutefois, « bien » est le contraire de « mal ». Ce n’est pas celui de « crime ».

— Est-ce que le mal et le crime sont différents ?

— Oui, je le crois. L’idée générale de bien et de mal est une construction de l’esprit humain. Ce sont des termes de la morale établie habilement par les hommes.

— Ce que tu es embêtant ! Alors, tout de même, ce doit être Dieu. Dieu. Dieu… Il n’y a pas d’erreur, ce doit être Dieu. J’ai faim !

— En ce moment, Yoshi-ko fait bouillir des fèves.

— Merci. C’est un régal pour moi.

Croisant les mains derrière la tête, il s’allongea sur le dos.

— Pour toi, mon cher, le crime a l’air de n’avoir aucun intérêt, n’est-ce pas ?

— C’est exact. C’est parce que je ne suis pas un criminel comme toi. J’ai beau faire la noce, je n’ai pas fait mourir de femme, je n’ai pas extorqué d’argent aux femmes…

Quelque part dans mon cœur une voix indistincte et pourtant désespérée élevait une protestation : « Non, je n’avais poussé personne à la mort, je n’avais pas extorqué d’argent ! » Mais cette voix fut étouffée par cette pensée habituelle que j’étais un homme mauvais.

Quoi que je fasse, il m’est impossible de faire tête dans une discussion. Réprimant de toutes mes forces un sentiment dangereux que l’ivresse sombre de l’eau-de-vie faisait monter en moi, je dis comme dans un soliloque :

— Cependant le seul fait d’être mis en prison n’est pas un crime. Si l’on connaît l’antonyme de « crime », on s’imagine qu’on a saisi l’essence de « crime », mais… Dieu… le salut… l’amour… la lumière… Mais Dieu a pour antonyme Satan, l’antonyme de salut doit être : souffrance, celui de l’amour : la haine, celui de la lumière : les ténèbres, celui du bien : le mal ; le crime et la prière, le crime et le repentir, le crime et la confession, le crime et… les gémissements, tous ces mots ne sont-ils pas synonymes ? Quel est l’antonyme de crime ?

— L’antonyme de « crime », c’est « miel ». Quelque chose de doux comme le miel. J’ai faim, tu sais ! Apporte quelque chose à manger.

— Est-ce que tu ne pourrais pas l’apporter toi-même ?

Je ne crois pas me tromper en disant que c’était la première fois de ma vie que je me mettais dans une violente colère.

— Ça va. Alors je descends. Yoshi-tchan et moi allons commettre un crime. Au lieu de la discussion, une expérience pratique. L’antonyme de « crime », c’est « haricots confits au miel ». Ah, non, il paraît que ce sont des fèves.

J’étais ivre au point de ne pouvoir articuler distinctement.

— Fais ce que tu voudras. Fiche le camp où tu voudras.

— « Crime » et « faim », « faim » et « fèves »… est-ce que ce ne sont pas des synonymes ?

Tout en parlant à tort et à travers, il se leva.

Crime et châtiment. Dostoïevski. Une lueur fugitive me traversa l’esprit. Dostoïevski a-t-il rapproché les deux mots comme synonymes ou comme antonymes ?

Crime et châtiment ne s’interpénètrent aucunement ; la glace et le charbon ardent ne vont pas ensemble. Dans ma tête les idées tourbillonnaient comme les images d’un kaléidoscope… Dostoïevski prenait crime et châtiment comme antonymes… de minces algues filantes passaient… un étang pourri… je fouillais un écheveau de chanvre aux fibres emmêlées… Alors, j’entendis Horiki :

— Dis donc ! Épatantes, ces fèves ! Viens !

Sa voix, la couleur de son visage avaient changé. J’avais cru qu’il était descendu tout à l’heure en titubant, et puis il était de nouveau là.

— Qu’y a-t-il ?

Il avait un air étrangement surexcité. Tous deux nous descendîmes de la terrasse au premier étage et, de là, nous prîmes l’escalier qui menait à ma chambre au rez-de-chaussée. En chemin, Horiki s’arrêta.

— Regarde ! me dit-il à voix basse en montrant quelque chose du doigt.

Un vasistas, en haut de ma chambre, était ouvert. Par là on apercevait l’intérieur de la pièce. L’électricité était allumée ; deux êtres se trouvaient là.

Chancelant, je fus pris de vertige. C’était deux formes humaines. Deux formes humaines. La respiration oppressée, je murmurai du fond de la gorge : « Il n’y a là rien d’effrayant. » Je restais là, cloué dans l’escalier.

Horiki toussa avec force. Comme si j’avais été poursuivi, je grimpai seul l’escalier et sur la terrasse je me jetai à terre, regardant le ciel chargé de pluie de cette nuit d’été. À ce moment j’avais la sensation d’être attaqué ; je n’étais pas en colère, je ne haïssais personne ; je n’avais pas de chagrin ; j’étais saisi d’une frayeur terrible. Ce n’était pas une frayeur telle que celle qu’on éprouverait devant un fantôme dans un cimetière. C’était peut-être celle qu’on ressentirait en rencontrant, dans le bois de cryptomères d’un temple shintô, l’esprit d’une divinité vêtue de blanc, l’épouvante irraisonnée, terrible, des hommes préhistoriques. C’est à partir de cette nuit-là que mes cheveux ont blanchi, que j’ai définitivement perdu confiance en moi, que ma méfiance à l’égard des hommes n’a plus connu de limites, que j’ai à jamais abandonné tout espoir en ce qu’on peut attendre des actions humaines, que la joie, la sympathie se sont éloignées de moi pour toujours. En fait, cet événement exerça une influence capitale sur ma vie. Ma tête se trouva partagée en deux, depuis l’intervalle entre les sourcils jusqu’à l’occiput, et, depuis lors, toute personne qui m’a approché m’a fait souffrir de cette blessure.

— Je compatis, mais cela t’ouvrira un peu les yeux. Moi, je ne remettrai plus les pieds ici. Vraiment, c’est l’enfer… Pourtant, pardonne à Yoshi-tchan. Après tout, c’est bien la femme qui te convient.

Horiki n’était pas assez sot pour s’attarder dans une atmosphère désagréable.

Je me levai, bus de l’eau-de-vie. Puis je criai pour appeler. Je criai je ne sais combien de fois.

Arrivée sans bruit derrière moi, Yoshi-ko était là, l’air absent, avec un plat plein de fèves.

— Puisque vous dites que vous ne me ferez rien…

— Cela suffit. Ne dis rien. Tu n’as pas su te méfier d’un homme. Assieds-toi. Mangeons ces fèves.

Assis côte à côte, nous mangeâmes les fèves. Ah ! La confiance est-elle une faute ? Mon adversaire était un homme jeune, d’une trentaine d’années, un commerçant peu cultivé mais faisant sonner son argent et qui m’avait commandé des caricatures.

Comme on peut le penser, ce commerçant ne revint plus. Quant à moi, je ne sais pourquoi, j’éprouvais moins de haine pour lui que pour Horiki, car, dès qu’il eut découvert le drame, ce dernier, au lieu de tousser fortement ou de faire n’importe quoi, était remonté sur la terrasse pour m’avertir. À son égard, je ressentais tant d’aversion et tant de colère que j’en gémis de douleur au cours d’une nuit sans sommeil.

Il n’y eut ni pardon ni absolution, Yoshi-ko était la confiance en personne. Elle ne savait pas se méfier de quelqu’un. De là l’événement tragique de cette nuit.

Je demandai à Dieu : la confiance est-elle une faute ? Plus que la salissure infligée à Yoshi-ko, le viol de sa confiance devint pour moi le germe de longues souffrances pénibles à en mourir. Timoré à un point indécent, je me bornais à observer l’expression d’un visage, ma faculté de croire quelqu’un avait reçu une blessure inguérissable. L’innocence et la confiance de Yoshi-ko étaient pour moi rafraîchissantes comme une cascade dans la verdure. En une nuit cette eau pure s’était changée en une eau bourbeuse. Quant à Yoshi-ko, depuis cette nuit, un froncement de sourcils ou un sourire de ma part la trouvaient prête à s’évanouir.

Au moindre appel : « Dis-moi… », elle sursautait, ses yeux ne savaient où se poser. Quoi que je pusse dire pour amener un sourire sur ses lèvres, quelque facétie que je fisse, sa voix tremblait ; elle vivait dans les transes ; elle usait, pour me parler, d’expressions exagérément respectueuses. Est-ce que, vraiment, un cœur innocent et trop confiant peut contenir le germe d’une faute ?

J’ai fouillé toutes sortes de livres relatant le viol de femmes d’autrui. Je ne crois pas qu’il y ait une seule de ces femmes qui ait été salie d’une manière aussi tragique que Yoshi-ko. Il n’y en a absolument pas dans ces récits. S’il y avait eu entre Yoshi-ko et ce jeune commerçant le moindre sentiment d’amour, je me serais peut-être senti moins frappé. Mais, simplement, Yoshi-ko s’est abandonnée un soir d’été, et alors cela a suffi, c’est pour cela que ma tête s’est trouvée comme fendue depuis le haut jusqu’entre les deux yeux, que ma voix est devenue rauque, que mes premiers cheveux blancs ont poussé, que Yoshi-ko a pris pour la vie une voix tremblante. Dans la plupart des contes dont j’ai parlé, le point important était de savoir si le mari pardonnerait ou non l’acte de sa femme. Pour moi le problème n’était pas aussi douloureux. Pardonner, ne pas pardonner… Les maris qui se réservent le droit de prendre cette décision en sont-ils plus heureux ? Si l’on pense que le pardon est absolument impossible, il n’y a sans doute qu’à divorcer rapidement sans bruit et à chercher une nouvelle femme. S’il est possible, il faut être clément et pardonner. D’une manière ou de l’autre, le mari s’imagine qu’il a retrouvé d’un coup le calme de l’esprit. Un incident de cette nature détermine certainement chez le mari un choc, mais ce choc diffère de celui d’une vague qui se répète implacablement. Je pensai aux tourments causés par des dispositions prises dans la colère par un homme qui avait le droit pour lui. Mais, dans notre cas, le mari n’avait aucun droit. À la réflexion, alors que tout me portait à prendre les choses au plus mal, je n’ai pas dit un seul mot, non seulement de colère, mais même de blâme. Ma femme a été salie en raison même de la rare beauté de son caractère. Ce beau caractère tenait à cette qualité infiniment digne de pitié : un cœur confiant et innocent qui avait captivé son mari.

Est-ce une faute d’avoir un cœur confiant et innocent ?

De garder au fond de moi des doutes même sur la qualité la plus précieuse d’un beau caractère confiant, la raison m’échappait complètement. L’alcool devint mon seul but. L’expression de mon visage devint abjecte. Je buvais de l’eau-de-vie dès le matin. Des dents me manquaient dans une bouche de misère. Mes caricatures devinrent des dessins de plus en plus obscènes. Non, je veux parler franchement : c’est à partir de ce moment que je copiai des estampes érotiques pour les vendre en cachette. Il me fallait de l’argent pour acheter de l’eau-de-vie. Je regardais Yoshi-ko dont les yeux fuyaient toujours mon regard et qui avait des larmes dans la voix : étant donné qu’elle n’était jamais sur ses gardes, est-ce que ce commerçant n’était venu qu’une seule fois ? Et puis… Horiki ? Ou peut-être quelqu’un que je ne connaissais pas ? Le doute faisait naître d’autres doutes. Néanmoins, n’ayant pas le courage de tirer la chose au clair, convulsé par la peur et par l’angoisse, je me bornai à boire de l’eau-de-vie et à m’enivrer. Intérieurement je passais de la joie à la tristesse. Extérieurement je me livrais à des pitreries incohérentes, puis je prodiguais à Yoshi-ko d’odieuses caresses dignes de l’enfer et, perdu dans la fange, je m’écroulais dans le sommeil.

Un soir de la fin de cette année-là, tard, je rentrai à la maison ivre mort. Je voulus boire de l’eau sucrée. Yoshi-ko dormait. J’allai à la cuisine, cherchai la boîte à sucre, soulevai le couvercle : il n’y avait plus de sucre. Une petite boîte rectangulaire en carton noir s’y trouvait. Machinalement je la pris et fut étonné d’apercevoir des lettres occidentales. Avec l’ongle on avait gratté plus de la moitié du mot ; ce qui restait était clair et faisait : DIAL.

À cette époque, c’était surtout de l’eau-de-vie que je buvais ; je ne faisais pas usage de soporifiques. Toutefois, comme l’insomnie était pour moi une maladie habituelle, la plupart des somnifères m’étaient familiers. Cette boîte de… dial devait certainement contenir plus d’une dose mortelle. Je n’avais pas fait sauter la bande de fermeture de la boîte ; cependant, à un moment, j’eus envie de le faire. Il n’était pas douteux qu’on avait essayé de cacher le nom du médicament en grattant les lettres. J’étais ému en pensant que cette fille, qui ne pouvait pas lire les lettres occidentales de ce mot, en avait gratté la moitié avec l’ongle en pensant que cela suffirait. (Tu étais innocente !)

Sans faire de bruit, je versai doucement de l’eau dans un verre ; puis, sans me presser, je coupai la bande de fermeture de la boîte, je secouai le contenu tout entier dans ma bouche et, avec calme, je bus le verre d’eau. J’éteignis l’électricité et je me couchai.

Il paraît que je restai comme mort trois jours et trois nuits. Le médecin attribua l’accident à une imprudence et hésita à faire un rapport à la police. Lorsque je commençai à m’éveiller, on dit que les premières paroles que je prononçai, encore dans le trouble du délire, furent : « Retourner à la maison. » Qu’est-ce que j’entendais par « la maison » ? Aujourd’hui encore je ne le sais pas bien. Quoi qu’il en soit, après avoir dit ces mots, je pleurai à chaudes larmes.

Peu à peu, le brouillard se dissipa. Je regardai autour de moi : Hirame était assis à mon chevet, avec un visage de mauvaise humeur.

— La dernière fois, c’était déjà à la fin de l’année. Choisir la fin de l’année pour faire une chose pareille, au moment où je suis occupé à ne pas savoir où donner de la tête, cela rend la vie impossible !

Pendant qu’il me fallait écouter les propos de Hirame, une personne entra. C’était la patronne du bar de Kyôbashi.

— La patronne ! m’écriai-je.

— Chut ! Voyons ! Faites attention ! dit-elle en penchant son visage souriant au-dessus du mien qu’il recouvrait presque.

De grosses larmes coulaient de mes yeux.

— Séparez-moi de Yoshi-ko.

Ces mots s’échappèrent de ma bouche malgré moi.

La patronne se redressa en poussant un long soupir. Je commis alors sans le vouloir une bévue cruelle, en prononçant ces mots qui voulaient être plaisants et sans importance :

— Je veux m’en aller en un lieu où il n’y aura pas de femmes.

Ce fut une explosion. Hirame se mit à rire aux éclats. La patronne poussa des rires étouffés. Moi-même, tout en versant des larmes, je rougis et j’eus un sourire douloureux.

— Hm ! Ce serait une bonne solution ! dit Hirame dans un rire déboutonné qui n’en finissait pas.

— Ce serait bien d’aller dans un lieu où il n’y aurait pas de femmes. Là où il y a des femmes, rien ne va. Un endroit sans femmes : c’est une excellente idée !

Un endroit sans femmes… Cette idée d’un cerveau en délire devait plus tard se réaliser d’une manière cruelle.

Depuis que j’avais bu le poison destiné à Yoshi-ko, celle-ci semblait m’aimer plus éperdument que jamais. Elle me parlait avec des larmes dans la voix, elle ne souriait pas, elle n’avait pas l’air d’écouter ce que l’on disait autour d’elle. Il me pesait de rester à la chambre ; finalement je sortis et, comme auparavant, j’allai boire quantité de saké bon marché. Depuis l’incident du somnifère, j’avais maigri considérablement ; j’avais les pieds et les mains engourdis ; je négligeais mes travaux de caricature. Lors de sa visite, Hirame m’avait laissé de l’argent. Il avait dit : « C’est mon cadeau ! », mais cet argent qu’il avait l’air de me remettre comme s’il venait de lui avait été envoyé du pays par mon frère aîné et la famille. J’avais changé depuis le jour où je m’étais enfui de sa maison. Je devinais vaguement la comédie qu’il jouait en se donnant des airs d’importance. Adroitement, je fis mine de ne rien savoir ; c’est à lui que j’adressai mes remerciements. Mais pourquoi Hirame et les autres avaient-ils recours à de pareilles complications ? De toute manière, je n’avais pas l’air de comprendre.

Avec cet argent je décidai de m’en aller seul aux eaux chaudes du sud de la presqu’île d’Izu, de visiter le pays. Mais je n’avais pas le cœur à faire du tourisme dans l’oisiveté des stations thermales. Je pensais à Yoshi-ko et ma solitude me paraissait infinie. J’étais loin de pouvoir contempler d’un esprit calme et reposé les montagnes que l’on voyait par la fenêtre de la pension. Sans même quitter mon vêtement ouaté de nuit, sans entrer au bain, je me précipitais dehors, j’entrais en trombe dans une maison de thé minable et je buvais de l’eau-de-vie à pleines gorgées. Mon état de santé s’aggravait, je ne pensais qu’à retourner à Tôkyô.

J’arrivai à Tôkyô un soir où tombait une neige abondante. Ivre, je me trouvai derrière Ginza, fredonnant : « Ici, si loin du pays[20]… » Du bout du pied je chassais la neige qui s’épaississait quand, tout à coup, je dus cracher. Ce fut mon premier crachement de sang. Sur la neige blanche un large rond rouge rappelait le drapeau japonais. Je m’accroupis un moment, puis, ramassant dans les deux mains de la neige propre, je me lavai le visage et je pleurai. « Où va ce sentier[21]… »

Au loin, on entendait faiblement, comme dans un rêve, ce chant mélancolique d’une jeune fille. Le malheur. Il y a sur terre une foule d’hommes malheureux, ou plutôt, on peut le dire sans exagérer, tous les hommes sont malheureux. Toutefois, ces hommes pouvaient protester hardiment contre leur malheur, et puis le monde comprenait aisément leur protestation et leur accordait sa sympathie. Mais à mon propre malheur, personne ne pouvait rien en raison de toutes mes fautes. Si, en bredouillant, je commençais à élever un seul mot qui ressemblait à une protestation, j’étais sûr que non seulement Hirame, mais tout le monde s’écriait : mais… nous avons déjà entendu tout cela, nous en avons par-dessus la tête ! On m’accusait d’être capricieux ou, au contraire, d’être exagérément faible ; je ne connaissais pas très bien moi-même les raisons des uns et des autres. En tout cas, j’avais l’air d’avoir accumulé tant de fautes que partout les malheurs ne cessaient de s’abattre sur moi et il n’y avait aucun moyen pratique de m’en protéger.

Je me relevai. Pensant qu’il me fallait prendre sans tarder un médicament, j’entrai dans une pharmacie. Je regardai la personne qui se trouvait là, une femme qui leva brusquement la tête comme si la lumière d’un flash l’avait frappée ; elle ouvrit de grands yeux et se redressa.

Dans son regard on ne lisait ni frayeur ni répulsion, mais comme une sorte de besoin d’assistance et d’amour. Ah ! Cette femme aussi était sûrement malheureuse. Les gens malheureux ont un sens particulier pour comprendre le malheur des autres. Soudain, elle prit une béquille et se leva avec peine en prenant des précautions. Je réprimai l’envie d’aller l’aider. Mon regard rencontra le sien et des larmes me vinrent aux paupières ; alors, des grands yeux de la femme coulèrent de grosses larmes.

Ce fut tout. Sans ajouter un mot je quittai la pharmacie et je retournai à la maison en titubant. Je me fis préparer de l’eau salée par Yoshi-ko et je la bus. Je me couchai en silence. Le lendemain, je prétendis souffrir d’un léger rhume et je dormis toute la journée. Le soir, comme ce secret sur mes crachements de sang me devenait insupportable, je me levai et j’allai à la pharmacie. Cette fois, en souriant, je mis en toute franchise cette femme au courant de ma mauvaise santé et je lui demandai conseil.

— Il faut cesser de boire.

Entre nous il n’y avait plus de secrets.

— Je suis peut-être intoxiqué par l’alcool. En ce moment même, j’ai envie de boire.

— Il ne faut pas. Mon mari, bien que tuberculeux, disait que le saké tue les microbes ; il s’est imbibé de saké et cela a abrégé sa vie.

— Quand l’esprit est inquiet, rien ne va. Si l’on faiblit, c’est fini.

— Je vous offre des médicaments. Mais supprimez le saké !

Cette femme était veuve ; elle avait un fils qui était entré à l’école de médecine de Chiba ou de je ne sais où, mais qui, bientôt avait été pris du même mal que son père ; il avait cessé ses études et il était entré à l’hôpital. À la maison, un frère cadet du mari défunt restait alité après une légère attaque d’apoplexie. À l’âge de cinq ans, cette femme avait été atteinte d’une paralysie infantile qui l’avait totalement privée de l’usage d’une jambe. Tout en avançant clopin-clopant sur sa béquille, elle prit un assortiment de médicaments et d’instruments, les uns sur une étagère, les autres dans un tiroir, et elle me donna le tout.

— Ceci est un remède pour refaire du sang.

« Cela, c’est une vitamine injectable. La seringue, la voilà.

« Ceci, ce sont des tablettes de calcium. Contre les maux d’estomac et d’intestins, de la diastase.

« Ce remède, c’est pour ceci, celui-là est pour cela… »

Elle me donna affectueusement des explications sur l’emploi de cinq ou six médicaments. Cependant, l’affection même de cette malheureuse femme à mon égard fut trop profonde. À la fin, elle me dit : « Voici un médicament pour les moments où vous aurez un besoin de boire du saké que vous ne pourrez vaincre autrement », et, prestement, elle me donna, enveloppé dans un paquet, une petite boîte contenant de quoi faire des piqûres de morphine.

Elle m’avait dit que cela faisait moins de mal que le saké ; je le croyais aussi, et alors, au moment où je réfléchissais à tout ce qu’il y a de sale dans l’ivresse du saké et à la joie de pouvoir m’éloigner pour longtemps de ce démon d’alcool, je n’hésitai pas et je me fis au bras une piqûre de morphine. L’anxiété, l’irritation, la timidité disparurent comme par enchantement ; je parlai avec enjouement. Après cette piqûre, j’oubliai ma faiblesse physique, je me remis à mes travaux de caricatures ; pendant que je dessinais il me venait à l’esprit des idées d’une fantaisie monstrueuse, qui me faisait éclater de rire.

Je voulais me faire une piqûre par jour ; j’en fis deux ; quand je fus à quatre, je me dis que sans elles il me serait impossible de travailler.

— Cela ne va pas. Si vous vous intoxiquez, ce sera épouvantable.

La femme de la pharmacie m’ayant parlé ainsi, je m’imaginai que j’étais intoxiqué. (J’obéissais à toutes les suggestions qui m’étaient faites. Je me disais : « Il ne faut pas dépenser cet argent ! » Mais si quelqu’un me faisait cette remarque : « Après tout, il t’appartient ! », alors, si je ne le dépensais pas, il me venait à l’esprit des chimères étranges, de mauvais aloi, imprévisibles, et il me fallait dépenser immédiatement cet argent.)

Pour combattre l’anxiété que me causait cette intoxication, j’exigeais – cercle vicieux – de la drogue en grande quantité.

— Je vous en prie ! Encore une boîte ! Je vous promets de régler la note à la fin du mois.

— Vous me paierez la note quand vous voudrez, mais je me méfie de la police.

Ah ! Je sens toujours autour de moi les agissements d’êtres louches qui vivent dans l’ombre et s’attachent à mes pas.

— On peut la tromper d’une manière ou d’une autre. Je vous en prie ! Je vous embrasserai !

La femme rougit.

Je me fis de plus en plus pressant.

— Si je n’ai pas de drogue, il m’est absolument impossible de travailler. C’est pour moi un reconstituant.

— Alors, des piqûres d’hormones seraient encore meilleures pour vous.

— Ne me racontez pas d’histoires. Sans saké ou, à défaut, sans ce remède, je ne puis travailler.

— Il ne faut pas de saké.

— Non, n’est-ce pas ? Depuis que j’ai eu recours à ce remède, je n’ai pas bu une goutte de saké. Grâce à vous, je me sens en pleine vigueur. Je n’ai plus l’intention de dessiner des caricatures immondes ; désormais, ayant cessé de boire du saké, mon corps remis d’aplomb, je travaillerai, je prouverai que je suis un grand artiste. C’est maintenant pour moi la chose essentielle et c’est pour cela que je vous adresse ces demandes. Voulez-vous que je vous embrasse ?

La femme se mit à rire.

— Je suis bien ennuyée. Je ne sais si vous n’êtes pas intoxiqué.

En clopinant, appuyée sur sa béquille, elle prit le médicament sur une étagère.

— Je ne vous donne pas une boîte entière : vous la videriez tout de suite. Je vous en donne une moitié.

— Avare que vous êtes ! Tant pis.

Rentré à la maison, je me fis immédiatement une piqûre.

— Cela n’est pas douloureux ? me demanda craintivement Yoshi-ko.

— C’est pénible. Mais pour accroître l’efficacité dans le travail, bon gré mal gré, il faut que je la fasse. En ce moment, je suis plein d’entrain, n’est-ce pas ? Allons, au travail ! Au travail ! Au travail ! criai-je gaiement.

Au milieu de la nuit, quelqu’un frappait à la porte de la pharmacie. Une forme en vêtements de nuit se montra, appuyée sur sa béquille. Brusquement je la pris entre mes bras, je lui donnai un baiser, puis je feignis de pleurer.

Sans mot dire, elle me mit une boîte dans la main. Quand je m’aperçus sérieusement que le médicament, comme l’eau-de-vie, non : plus que l’eau-de-vie, était une chose odieuse, dégoûtante, j’étais déjà un malade complètement intoxiqué.

En vérité, j’avais atteint le dernier degré de la honte. N’ayant qu’une pensée : me procurer ce médicament, je me remis à copier des estampes érotiques, puis j’en arrivai même à nouer des relations littéralement honteuses avec l’infirme de la pharmacie.

« Je veux mourir, il faut que je meure. Je ne me rétablirai jamais. Quoi que l’on fasse, je suis fichu. Je suis couvert de honte. Je n’ai plus le goût des promenades à bicyclette pour aller voir les cascades sous les jeunes pousses vertes. J’accumule les fautes les plus abominables ; mes souffrances augmentent et deviennent intenses. Je veux mourir ; il faut que je meure. Ma vie engendre toujours plus de fautes. » Je ressassais continuellement ces pensées en faisant la navette entre la maison et la pharmacie, à demi fou.

J’avais beau travailler : à mesure qu’augmentaient les doses de morphine que j’employais, les sommes que j’empruntais pour les payer atteignaient un total effroyable. Quand la femme de la pharmacie voyait mon visage, les larmes lui montaient aux yeux et je me mettais moi-même à pleurer.

Pour fuir cet enfer, il me restait un dernier moyen ; s’il échouait je n’avais plus qu’à me pendre. Je pris une résolution qui était vouée à un échec certain : j’écrivis à mon père, au pays, une longue lettre dans laquelle je lui confessais ma situation tout entière (naturellement je ne lui parlais pas de la question femmes).

Le résultat fut désastreux à tous égards. J’attendis, j’attendis une réponse qui ne vint pas. D’impatience et d’anxiété j’augmentai la dose de drogue.

J’avais résolu de me faire ce soir-là dix piqûres d’un coup, puis de me jeter dans la grande rivière lorsque, dans l’après-midi, comme s’il avait eu vent des intentions de mon mauvais démon, Hirame apparut, accompagné de Horiki.

— Il paraît que tu craches le sang…, me dit Horiki en m’adressant un sourire gentil que je ne lui connaissais pas. Cette gentillesse me causa une joie qui me fit détourner la tête et pleurer. Mais elle me brisa complètement ; j’étais un homme bon à enterrer.

Je fus placé dans une auto. « De toute manière, il faut entrer en clinique », me dit Hirame d’un ton calme qui voulait être compatissant. N’ayant plus en moi aucune volonté, aucune opinion, j’obéis sans résistance aux ordres des deux hommes. Nous étions quatre dans cette voiture en comprenant Yoshi-ko. Après avoir été longuement secoués nous arrivâmes vers le soir à l’entrée d’un grand hôpital situé dans un bois.

Je pensais que c’était simplement un sanatorium. Avec un air doux affecté, un jeune médecin me soumit à un examen minutieux.

— Eh bien, il faut rester ici quelque temps pour une cure de repos, me dit-il avec un sourire timide.

Hirame, Horiki et Yoshi-ko me laissèrent seul et s’en retournèrent. Toutefois, Yoshi-ko me remit un paquet contenant divers vêtements de rechange, puis, sans mot dire, elle tira de sa ceinture le petit matériel pour piqûres avec ce qui restait de drogue. Elle pensait simplement que c’était là un remède qui pouvait m’être utile.

— Non, merci. Je n’en ai pas besoin.

C’était une chose étonnante. Pour la première fois de ma vie, je le dis sans exagérer je refusais quelque chose que l’on m’offrait. Mon malheur venait de ce que j’étais incapable de refuser. En refusant une offre, j’avais peur de causer entre une personne et moi une fêlure irréparable dans nos relations. Pourtant, à ce moment, j’ai refusé cette morphine que j’avais réclamée comme un fou.

Ce jugement : « Innocente comme Dieu lui-même » ne s’appliquait-il pas à Yoshi-ko ? Dans cette minute, n’étais-je pas déjà désintoxiqué ?

Cependant, le jeune médecin à l’air timide et souriant me conduisit tout de suite vers un pavillon. En m’y faisant entrer il laissa tomber ses clefs : c’était un hôpital psychiatrique ! « J’irai dans un lieu où il n’y aura pas de femmes », avais-je dit stupidement dans mon délire après avoir bu un certain narcotique. Ceci se réalisait curieusement. Dans cet hôpital de fous il n’y avait que des malades du sexe masculin ; le personnel infirmier était masculin. Il n’y avait aucune femme.

Désormais, je n’étais plus un criminel. J’étais un fou. Mais non, certainement, je n’étais pas fou. Je n’ai jamais perdu l’esprit un seul instant. Mais il paraît que tous les fous disent cela. En bref, tous ceux qu’on avait enfermés dans cet hôpital avaient l’esprit dérangé ; ceux qui n’y étaient pas enfermés étaient des gens normaux.

Je demande à Dieu :

— La non-résistance est-elle un péché ?

Lorsque Horiki m’avait adressé ce joli sourire qui m’avait surpris, j’avais pleuré ; sans objection, sans résistance j’étais entré dans l’auto ; on m’avait amené ici et j’avais été classé comme fou. Je pouvais maintenant sortir de l’hôpital : j’aurais toujours au front l’étiquette de fou, pis, d’incurable.

Déchéance d’un homme.

Désormais je ne comptais plus dans l’humanité.

J’étais arrivé au début de l’été. Par ma fenêtre garnie de barreaux de fer je regardais les fleurs rouges des nymphéas sur le petit étang du jardin de l’hôpital. Trois mois passèrent. Les cosmos commençaient à fleurir dans le jardin. À ma grande surprise, mon frère aîné arriva du pays pour m’emmener. Il était accompagné de Hirame. Il m’annonça que mon père était mort le mois précédent d’un ulcère à l’estomac. « Nous ne te demanderons rien sur le passé ; n’aie pas de souci au sujet de ton existence ; tu pourras ne rien faire. Quelques regrets que tu puisses en avoir, tu seras emmené tout de suite loin de Tôkyô et tu commenceras une cure de convalescence à la campagne. Shibuta doit régler tout ce que tu aurais pu laisser eu suspens à Tôkyô ; tu n’as donc pas à t’en occuper. » Telles sont les paroles qu’il prononça sur un ton grave et sans réplique.

Je revis devant mes yeux les paysages du pays natal et d’une voix indistincte je murmurai mon consentement.

Je suis certainement incurable.

Depuis que je sais que mon père est mort, j’ai l’esprit de plus en plus vide. Mon père n’est plus… Sa présence à la fois tendre et terrible ne s’était pas un instant éloignée de mon cœur. Il n’est plus. Je me figurais que la coupe de mes souffrances était vide. Si cette coupe a été si désespérément lourde, je me demande si la faute n’en est pas à mon père. Je suis complètement découragé. J’ai perdu jusqu’à la force de souffrir.

Mon frère aîné a tenu ponctuellement ses promesses. À quatre ou cinq heures de train de la ville où je suis né et où j’ai été élevé, dans un endroit étonnamment tiède pour le nord-est du Japon, se trouvent des eaux chaudes, auprès de la mer. Dans un village il a acheté et m’a donné une chaumière délabrée qui a bien cinq pièces, mais qui est très vieille ; elle est à peu près irréparable. On m’a donné une vieille servante de près de soixante ans et qui a les cheveux roussâtres.

Depuis lors, un peu plus de trois années ont passé. J’ai été maintes fois bousculé par la vieille Tetsu ; de temps en temps nous avons eu des querelles de ménage. Du côté de ma poitrine, il y a des hauts et des bas ; je maigris, j’engraisse. Ayant craché le sang, j’ai envoyé hier Tetsu m’acheter de la calmotine. Elle est allée à la pharmacie du village et m’a rapporté une boîte d’une forme différente de la forme habituelle. Je n’y ai pas spécialement fait attention. Avant de me coucher j’ai avalé dix pilules sans avoir la moindre envie de dormir. Je trouvais cela extraordinaire quand j’éprouvai d’extraordinaires douleurs d’entrailles. Je me précipitai à la toilette où j’eus une violente diarrhée. Je dus encore me rendre trois fois à la selle. Pris de doute, j’examinai la boîte. C’était de l’hénomatine, un purgatif.

Me couchant sur le dos, je me mis une bouillotte sur le ventre et voulut faire des reproches à Tetsu.

— Ce n’est pas de la calmotine, c’est ce qu’on appelle de l’hénomatine, commençai-je par lui dire. Je finis sur un éclat de rire. Un « incurable ». Le nom est assez comique. Je voulais dormir ; je rêvais que je buvais un purgatif ; ce purgatif était de l’hénomatine.

À l’heure actuelle je ne connais ni le bonheur ni le malheur. La vie passe.

Jusqu’ici, j’ai vécu dans l’enfer. Dans le monde des humains, c’est la seule chose qui me semble vraie.

La vie passe, rien d’autre.

Cette année, je vais avoir vingt-sept ans. Mes cheveux ont blanchi très sensiblement. De l’avis général je parais plus de quarante ans.